GUILLAUME JANOT : RECADRAGES

Gardant en tête les mythologies populaires liées à une pratique traditionnelle de la photographie, Guillaume Janot conçoit des images schizophrènes, qui désamorcent et relancent tour à tour leur impact : une photo ancrée dans la réalité contemporaine, qui ne s'interdit pas les ressorts du récit et ne craint pas d'avoir l'air attachée à une beauté de pacotille.

Par son blues rustique et son sublime bas de gamme, la photographie (une petite route bordée de prés, filant droit vers l'horizon et vers l'arc-en-ciel qui l'auréole) évoque un paysage de calendrier des postes. Pastichant les représentations populaires de la nature avec, au choix, les couchers de soleil, les pics enneigés, les falaises escarpées ou les chênes centenaires, Guillaume Janot fait ce qu'il appelle de la "statuaire publique", genre "middle class", mélange de romantisme et de puritanisme, autrement appelée "photo-scandéco" en référence aux posters muraux qui tapissent les salons, les cuisines ou les chambres des pavillons de la France profonde. L'ensemble érige sa propre mythologie de la nature. Circonspect en face de
ces paysages culturels très connotés et dédaignant l'ironie facile du snob anti calendrier des postes, Guillaume Janot conçoit sa série comme le lieu d'un test. Un test de ce que l'image fait à la nature. Autrement dit, il revient à cette nature archétypique et vérifie si elle imprime tout ce pathos faramineux et toute cette tranquillité débonnaire sur la pellicule, malgré une certaine objectivité de la prise de vue. Malgré tout, il sait que le sens de l'image sera déjà largement complet, qu'elle fera remonter un savoir et une mémoire - ce en quoi le coucher de soleil photographié est un mythe, au sens de Roland Barthes. Pour éviter de coller trop au mythe, sans toutefois l'éluder, les photographies sont donc tirées en format réduit et les couleurs, "poussées" sans exagération. La pacotille paysagère prend alors des habits neufs de photo plasticienne. L'arc-en-ciel de Guillaume Janot devient un "mythe artificiel", un mythe en partie actif, en partie désamorcé. Actif (encore), puisque l'image est sans trucage et décidément, il faut se rendre à l'évidence du miracle de la nature : séduisante ici comme sur le calendrier des postes. Mythe désamorcé (cependant), l'arc-en-ciel de Guillaume Janot reste malgré tout comme tous les autres : idéal, trop idéal, mille fois vu et admiré. Cette oscillation d'un mythe amorcé/désamorcé est une manière de pratiquer une "géographie de l'image" plus qu'une géographie du paysage. Elle agite non sans malice ce type de questions : dans quel registre photographique se situe cette image ? Dans quelle mode de réception plonge-t-elle son spectateur (empathique, mémoriel, distant) ?

Si Guillaume Janot ne force pas le kitsch de ces images, qui pourraient l'être d'emblée, il en rajoute au contraire dans la série Urban species... dont le motif est a priori aux antipodes du parfait sujet tout mignonnet et tout propret. Qu'on songe à ces mauvaises herbes infâmes, lie des trottoirs, nourries d'un engrais dégénéré, celui des mégots, des déchets et pire encore... on aura ce motif ingrat rendu méconnaissable après un faux lifting, qui repose entièrement sur des astuces de photographe. Grand tirage, cadrage serré, couleurs "flashy" et glamour, flou quasiment artistique à l'arrière-plan. Tout cela contribue à la perte de l'échelle, et métamorphose la fleur des villes, clandestine mal-aimée en spécimen floral imposant, gracieux et précieux. A Château-Gontier, Guillaume Janot affichait ainsi deux belles plantes, les dernières en date. Deux belles plantes vraiment, de celles qu'on imaginerait facilement au corsage de Donatella Versace si ça se faisait encore (ailleurs que sur les champs de course), ou plutôt sur les imprimés de Christian Lacroix. Mais pour rester dans le registre photographique, ce type de photos semble en fait singer l'art du botaniste faiseur d'encyclopédies illustrées : les images de manuel de sciences et vie de la terre où la fleur présente ses caractéristiques génériques, sans rien perdre de sa beauté singulière. Mimant un scrupuleux point de vue scientifique (le titre devrait être le nom de la fleur en latin), Guillaume Janot s'appuie sur notre mémoire cognitive pour nous faire une sorte de gag Canada dry. La photo n'est en réalité pas tout à fait ce à quoi elle fait penser : du pouvoir esthétisant de la photographie et de la valorisation du bas-étage, ici particulièrement, du ras des trottoirs. Or, si ces fleurs minuscules agrandies à la dimension d'un poster Scandéco quittent d'une certaine manière leur environnement urbain (puisqu'il est maintenu hors-champ ou en tout cas rendu flou), les portraits que réalise Guillaume Janot sont parfaitement contextualisés. Ces photographies prennent même pour sujet le rapport de l'individu à son environnement, avec toujours en toile de fond ce travail sur les genres photographiques, la mémoire qu'ils activent, et les idées fausses qu'ils induisent parfois.

Cependant, chaque portrait joue sur un référent singulier, et nettement circonstancié. Ils sont parfois improvisés et résultent chacun d'une mini mise en scène.
Accessoires, pose du modèle et décor sont bien arrêtés et rentrent pleinement dans la signification d'images à la résonance politique ou sociale. Sur fond de grands ensembles années soixante-dix, un jeune homme au visage invisible pose en activiste du Black bloc. Encapuchonné, habillé de couleurs sombres, il en a l'uniforme, la détermination, et la force de frappe (un pavé à la main). Le terrain vague où il se tient figure toutes les zones périurbaines, la zone tout simplement, où a court la vie fight-club. Entre l'image d'actualité et l'amorce d'un récit, entre le documentaire et la fiction, la photo représente une figure contemporaine, ancrée dans la réalité de l'époque et jouant des fantasmes, suscitant l'inquiétude ou l'admiration de ceux qui l'observent.

Exposés sur un seul des murs de la Chapelle du Genêteil, ces trois types de travaux, en se juxtaposant, infligeaient une bondissante et mystérieuse leçon à partir des codes de l'imaginaire photographique, de ses genres (mineurs), et de nos horizons d'attente. Un seul mur puisque Guillaume Janot participait là à une exposition collective intitulée Sans lien apparent avec Nicolas Moulin, dont le Vider Paris, slideshow pétrifiant où défilent les images d'un Paris déserté et bétonné, fait paraître bien pâle sa contribution en Mayenne : pas aussi pâle cependant que les peintures d'Arni Sigurdur Sigurdsson, vues nébuleuses d'ombres un peu mystérieuses. D'ordinaire, la programmation de Bertrand Godot met en avant des expositions individuelles : c'est sans doute la meilleure politique à mener dans l'espace saisissant d'une chapelle du dix-neuvième siècle. Dommage que l'inspiration évidente (pour cette fois-là) de Guillaume Janot ait dû se contenter d'une cimaise.

JUDICAËL LAVRADOR